
L'être humain me fascine. Lorsque je suis témoin de scènes touchantes, je me sens comblée. J'adore les aéroports car c'est là que les plus belles émotions sont vécues et perçues. Aujourd'hui, j'ai assisté à tout un spectacle et ce, gratuitement. Et ce n'était même pas dans un aéroport.
J'accompagnais Mon Cher au magasin L'Équipeur, pour y quérir quelques fringues. Jamais je n'aurais pensé vivre un tel moment dans ce lieu pour le moins,,,ordinaire. Ils sont entrés. Deux hommes. Le premier avait environ 70 ans, très bien vêtu, portant une belle barbe blanche immaculée, genre capitaine de bateau, le style parfait de l'anglophone aisé de Greenfield Park. Il avait de la prestance, il parlait fort à la personne muette qui l'accompagnait. Il hurlait presque. Derrière lui, un grand mollasson d'une vingtaine d'années semblait avoir été tiré de force des couvertures, il avait encore les plis des draps estampés sur le visage, la marque de l'oreiller derrière la tête hirsute et disons,,, d'une propreté douteuse. Les mains dans les poches, il retenait sa looonngguue, loonnngguueee paire de jeans ceintrée non pas à la taille mais au milieu du postérieur, faisant voir un slip plus très blanc. Aux pieds, tombait le vêtement en lambeaux, le denim transformé en lonngguueees franges négligées. Un t-shirt dont le blanc faisait partie de l'histoire couvrait le haut du corps de ce looonnggg, loonngg garçon qui déambulait en se traînant les pieds. Un énorme sourire ornait ce visage de lendemain de veille.
Attrapant une vendeuse au vol, le vieil homme à la barbe s'est écrié découragé:
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M'dame, j'souis son pâhhwrrain, y m'rwwende véséte, MAIS Y APPORWWTTHHE PÂS SON LINGE!!!!Administrant une grande taloche derrière la tête du principal concerné dont le corps se contorsionnait souplement sous l'impact, il a poursuivi:
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Let's go! We'll not stay here all day!Le drôle de duo passait d'une allée à l'autre, agrippant sous-vêtements, chandails, bas, deux ou trois paires de jeans, le vieux bougonnant, le jeune-étudiant-de-probablement-Toronto-ayant- fêté-hier-avant-d'arriver-ici souriant en choisissant ses guenilles neuves.
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More! More! You need more! Let's go!À la vendeuse:
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Ça s'peut pâs. Y A PÂS APPOWWRRHHTÉ D'LINGE!!! Y S'PWWRROMÈNWWRRHHÂ PÂS D'MÊME ICITTE! NO WAY! Let's go!La vendeuse essayait de camoufler un rire certain, Mon Cher et moi aussi. À la caisse, le grand endormi visitant son parrain riait toujours mais évidemment, n'a jamais fait le moindre geste pour sortir quelques dollars de sa poche. C'est donc le vieil Anglais qui a rapidement sorti une carte, a fait
schlick-shlick, a signé le papier, a pris l'énorme sac rempli à craquer de vêtements, l'a garoché sur la poitrine du grand corps flagada rebondissant sous l'impact et lui a crié avant d'éclater d'un rire faisant vibrer les quatre murs du magasin:
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JOÈYEUX NWWEELLLL!!!!!!!Ils sont sortis. À l'extérieur, le grand flanc mou a regardé son parrain, a élargi au maximum son sourire, a levé tranquillement son long, long bras, a entouré les épaules du vieil homme et on a pu deviner en suivant le mouvement des lèvres du garçon ravi:
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T.H.A.N.K. Y.O.U.Puis on a entendu le puissant rire sortant de la barbe blanche et les vitres ont vibré sous l'impact.
J'ai aussi reçu l'impact.
En prenant la plus belle rue de Greenfield Park, nous les avons aperçus tous les deux, à l'avant de la plus belle maison de la ville. Le Capitaine riait encore. Et l'Grand Flanc Mou semblait bien, comblé en compagnie de son Vieux. Et ce n'était certainement pas les fringues qui le rendaient si heureux. C'était l'Vieux.
*** Vraiment,,, je ne sais que penser... Je viens de me relire. C'est samedi soir. Mon papa qui a 71 ans est allé enterrer son parrain aujourd'hui. Oui, son parrain était son grand frère. Un homme de 92 ou 93 ans. Il est allé à ses funérailles aujourd'hui. Je me souviens d'un certain Noël, alors que son frère était venu célébrer avec nous. Il avait donné une carte à mon père avec un dollar à l'intérieur. Mon père devait bien avoir environ 40 ans. Son grand frère lui avait dit: "
Je ne t'ai rien donné de ma vie. Voilà ton cadeau." Puis ce fut l'hilarité générale. Et là, alors que mon papa enterre son parrain, j'ai vu une telle scène au magasin L'Équipeur du boulevard Taschereau... Cette émotion. Viscérale. Ce rire. Ce don de rire de la fatalité. Well...... Bon repos,
Mononcle Léo... Non mais, je n'en reviens pas... J'ai vécu ça aujourd'hui... Je n'en reviens pas.... Je viens de faire lire ce dernier paragraphe à Mon Cher. Il est aussi étonné que moi.... C'est mon père qui va capoter lorsqu'il lira ce récit...