
Je vous ai déjà parlé de Grand Blond ici. Il est toujours fidèle à lui-même. Parfois tendre, parfois dur, parfois détaché, parfois attentif, parfois macho, parfois ordinairement humain, bref, un Grand Blond dans toutes les fluctuations d'une vie ordinaire d'adolescent sensible, d'un élève ordinaire, d'une banlieue ordinaire, d'une classe ordinaire.
Nous sommes au début du mois de décembre. La Souimi a beaucoup de correction, elle ramasse des projets, elle les empile et elle offre une stratégie motivationnelle très ordinaire à ses chers élèves. Chacun d'entre eux remettant le projet et satisfaisant La Souimi avec une prose agréable et vivante recevra un magnifique collant de Noël provenant directement du Dollarama.
Il faut voir les éléves se garocher. Il faut voir les prétextes inventés pour obtenir le petit collant brillant pour bien d'autres raisons que le travail bien fait. Ça négocie. Ça argumente. Ça invente. Ça fabule. La Souimi proteste. La Souimi sourit. La Souimi cède. La Souimi détache les petits carrés multicolores du carton d'un dollar et elle colle l'objet de désir sur les agendas, sur le t-shirt, sur le cahier, sur la feuille, sur le coffre à crayons. Bref, La Souimi suit le courant de Noël.
Il fallait voir les grands ouvrir les yeux lorsque La Souimi a sorti sa boîte contenant un sapin artificiel et deux gros sacs du Dollarama remplis de décorations pour le conifère écréanché. Le regard lorsque tout fut fini et que La Souimi a branché la connection dans la prise. Les yeux brillants. Ils ont 15-16 ans...
-Vous avez tellement une belle classe, Madame Souimi!
-Il est magnifique, votre sapin, Madame Souimi!
- Est-ce que vous allez mettre des cadeaux sous le sapin, Madame Souimi?
- Il neige dans votre classe, Madame Souimi, c'est très beau! J'ai de faux flocons accrochés à du fil de nylon.
- Madame, vous avez oublié d'allumer le sapin. Est-ce que je peux le faire?
Puis le voilà, lui, le Grand Blond. Pendant qu'on se dispute le choix du collant pour l'agenda ou pour le cahier, il se lève. Il avance. Il se dirige tout droit vers mon bureau. Il se penche. Il relève la manche de son chandail. Il laisse paraître un ÉNORME muscle gonflé, des biceps aussi gros qu'un pamplemousse. Avec ses yeux bleus, il me fixe du regard, il prend cet air dur et suffisant, il pose rudement son coude sur mon bureau, juste là, à ma droite, il contracte le muscle du bras pour le rendre plus énorme, il me fixe droit dans les yeux et dit d'un ton convaincu et certain en pointant le muscle avec fierté:
- Moé, c'est là que j'le veux, le collant du Père Nowelll, M'amm. Juste là. Puis j'veux ce collant-là, celui du Père Nowell avec le petit toutou. Là!
J'ai pris Père-Noël-et-toutou et je l'ai collé sur le bras de Grand Blond.
Il est sorti du local une manche retroussée, montrant fièrement la naïveté de Noël.
Et si Noël servait à ça, finalement...
C'est suffisant pour moi, en tout cas.....
